Pour quelles raisons vous devriez (probablement) apprendre à utiliser l’art de la mémoire

Premier avertissement: Nul besoin de lire cette page si vous êtes déjà convaincu de l’utilité de la mémorisation.

Deuxième avertissement: Le petit texte ci-dessous a été écrit en mode un peu arrogant et un peu grognon ( :

Si vous n’êtes pas étudiant, que vous êtes déjà bien établi dans votre vie et que vous n’avez pas vraiment envie d’apprendre et de retenir quoi que ce soit de nouveau, je vais être d’accord avec vous pour dire que vous ne devriez probablement perdre votre temps avec toutes ces ridicules techniques de mémorisation. Pour le reste de la planète cependant, c’est une autre histoire. Êtes-vous aux études? Préférez-vous ne pas oublier ce que vous apprenez? L’idée de relever un défi intellectuel amusant vous intéresse-t-elle? Si vous avez répondu oui à l’une de ces questions, je pense que cela vaut définitivement d’investir un peu de temps avec l’art de la mémoire.

”À quoi bon mémoriser quoi que ce soit?”

“L’important c’est de comprendre, pas de mémoriser.”

“C’est quoi l’intérêt de mémoriser l’ordre d’un jeu de cartes ou des décimales de pi?”

Voici en paraphrasant quelques exemples des questions et des commentaires qu’on me lance le plus fréquemment. Ça adonne que je suis absolument flabberghasté (ou “estomaqué” si vous préférez) par le fait que la majorité des gens semblent voir les choses de cette façon.

De façon plus générale, je pense que les questions de type “à quoi bon” sont injustement et systématiquement posées aux personnes qui pratiquent des hobbies hors du commun. Je ne peux pas m’empêcher de remarquer que des questions similaires ne sont presque jamais posées pour d’autres activités beaucoup plus courantes et au moins aussi “inutiles”. Quel est l’intérêt de se réunir en groupe pour passer deux ou trois heures devant un écran qui nous montre une bande de millionnaires qui s’échangent un ballon ou une rondelle de hockey? Quel est l’intérêt de regarder la télévision, de jouer à des jeux vidéo, de boire de l’alcool, de perdre son temps sur Internet, de magasiner des objets dont vous n’avez pas besoin, de réécouter un film moyen que vous avez déjà vu, de lire des romans et de pratiquer la plupart de différents types d’art, de sports et de hobbies? Quel est l’intérêt de passer (en moyenne) 2 ou 3 heures par jour à regarder son téléphone portable?

Je ne dis pas que ces activités sont réellement “inutiles”. Je vois bien qu’elles ne sont pas sans intérêt. Je dis seulement que nous pourrions passer bien du temps à nous demander “à quoi bon” à propos de la plupart des activités qui occupent la plupart des êtres humains. Je ne dis pas ça pour éviter la question de l’intérêt de l’art de la mémoire, je voulais juste la mettre un peu plus en perspective.

Ça adonne que je pense que cette pratique a toutes sortes d’avantages. Bon nombre de ces avantages devraient, il me semble, être évidents aux yeux de tous:

  • Vous pouvez vous souvenir des noms des personnes que vous rencontrez. C’est une façon de montrer que vous vous souciez d’eux. C’est une compétence particulièrement utile si vous êtes un enseignant ou si vous êtes dans une position où vous devez ou souhaiter réseauter avec un bon nombre d’individus. Voudriez-vous apprendre les noms des 400 employés de l’entreprise où vous travaillez? Avec l’art de la mémoire et un peu de persévérance, un tel projet n’est honnêtement pas si difficile.
  • Vous pouvez mémoriser les principaux points d’une présentation que vous devez faire et vous exprimer sans regarder vos notes.
  • Vous pouvez mémoriser tous vos mots de passe et numéros de carte de crédit. Et vous pouvez mémoriser quelques numéros de téléphone importants au cas où vous perdriez votre téléphone et qu’il y aurait une urgence.
  • Vous n’aurez pas l’air complètement perdu lorsque vous devrez vous souvenir de quelque chose pour votre travail.
  • Si vous êtes aux études, vous pouvez vous préparer beaucoup plus facilement pour la plupart de vos examens. À long terme, voilà d’innombrables heures que vous pourriez sauver. En plus d’avoir de bien meilleurs résultats.

Je place tout ce que je viens d’écrire dans la catégorie “Of course!” L’utilité de l’art de la mémoire me semble particulièrement claire pour l’accumulation de tout ce qu’on appelle les connaissances déclaratives, pour tout ce qui peut être simplement formulé à haute voix ou écrit. J’ose espérer que je n’ai pas besoin de vous convaincre de l’utilité de la mémorisation pour quelqu’un qui souhaite devenir médecin ou historien. Pour les sciences, la mémorisation de plusieurs faits, concepts et données peut entre autres servir d’étape intermédiaire avant de développer une compréhension plus profonde des sujets en question. Dans ce long article, le scientifique Michael Nielsen explique de quelles façons il utilise le logiciel de répétition espacée Anki pour spectaculairement élargir le champ de ses connaissances et même pour approfondir sa compréhension des sujets complexes qu’il étudie. Selon lui, “memory is central to problem solving and creativity”.

La mémorisation peut aussi parfois avoir des utilités un peu surprenantes. Pour un programmeur ou pour quelqu’un qui travaille avec des logiciels de dessin, d’animation ou de calculs, pensez à tout le temps qui peut être sauvé à long terme en apprenant, par exemple, la majorité des raccourcis clavier qui peuvent être utiles. En mathématiques, même si on ne souhaite bien sûr pas se limiter à cela, la mémorisation d’équations ou celle des étapes à suivre pour résoudre tel ou tel type de problèmes peut être très utile durant les premières étapes de l’apprentissage. Ou même pour la danse, si vous connaissez disons 10 ou 30 ou 100 ou 200 mouvements différents, ça peut être pratique de leur donner un nom, de les placer dans un ordre arbitraire et de mémoriser toute la liste. Cela permet entre autres de ne pas négliger de pratiquer certains mouvements au profit des autres. Cela permet aussi de pouvoir tous les visualiser un par un dans votre tête alors que vous marchez ou que vous prenez l’autobus. Une chorégraphie pourrait aussi être mémorisée de façon similaire. Aussi surprenant que cela puisse paraitre, visualiser clairement la pratique d’une action permet de s’améliorer presque autant que lorsque l’on pratique réellement l’action en question.

Je viens de mentionner plusieurs exemples d’utilités pratiques, mais peut-être que vous n’êtes plus aux études et que, au jour le jour, vous n’avez pas vraiment besoin ou envie de mémoriser quoi que ce soit. C’est tout à fait normal et compréhensible si c’est votre cas, mais comprenez d’autres ne partagent pas votre point de vue et votre situation. Il y a une minorité de personnes qui peuvent facilement voir “l’intérêt” derrière des formes d’apprentissage non-essentielles et derrière la poursuite de défis hors du commun. Il s’avère qu’au-delà de tous les motifs “pratiques” énumérés ci-dessus, il existe toutes sortes d’autres raisons pour lesquelles quelqu’un pourrait vouloir apprendre à utiliser l’art de la mémoire:

  • Alors que l’apprentissage “par cœur” est souvent pénible et difficile, l’art de la mémoire fonctionne de façon presque complètement différente. Croyez-le ou non, c’est souvent carrément le fun!
  • Vous entraînez votre capacité à vous concentrer de façon intense et soutenue.
  • Vous entraînez votre créativité.
  • Vous entraînez votre capacité à visualiser mentalement quelque chose.* 
  • Vous repoussez vos limites de différentes façons et vous réalisez à quel point votre cerveau est beaucoup plus puissant que vous ne l’auriez jamais imaginé. C’est là l’une des raisons pour lesquelles personnellement ça m’amuse de tenter de mémoriser un jeu de cartes hyper rapidement. Même chose pour la mémorisation rapide de chiffres, de mots et d’images aléatoires. Même chose encore pour le défi “Pi Matrix” auquel tôt ou tard, comme Nelson Dellis et plusieurs autres, je souhaite m’attaquer. C’est surprenant à quel point un bon nombre de “memory athletes” ou “athlètes de la mémoire” semblent préférer s’adonner principalement ou même uniquement à la mémorisation rapide de trucs inutiles. Ça peut sembler absurde, mais comme ces activités ne demandent pas de révisions à long terme (sauf pour le “Pi Matrix”), elles sont à bien des égards plus faciles et plus amusantes que les autres formes de mémorisation.
  • Et finalement – of course! – vous pouvez choisir de mémoriser à long terme toutes sortes d’informations intéressantes, utiles ou nécessaires. Ce n’est malheureusement pas un sujet qui est souvent discuté ou enseigné, mais il fut un temps où il n’y avait pas d’alternative à la mémorisation. On peut voir cela comme de “l’histoire ancienne”, sauf qu’on parle ici de la grande majorité de l’histoire de l’espèce humaine. Ni l’écriture, ni Google n’étaient là pour nous simplifier la vie. Toutes les connaissances que l’on souhaitait conserver et transmettre d’une génération à l’autre devaient être mémorisées d’une façon ou d’une autre. À ce sujet, cela vaut la peine de lire un peu sur la fascinante et très riche histoire des techniques de mémorisation utilisées jadis par toutes les sociétés sans écriture. Dans chacun de ces peuples, plusieurs individus jouaient entre autres un rôle de bibliothèques ambulantes pour toutes les connaissances considérées utiles ou dignes d’être conservées. C’est absolument stupéfiant de constater tout que ces individus parvenaient à retenir.

* Je ne peux pas le prouver, mais je soupçonne que l’entrainement à l’art de la mémoire nous permet de renforcer nos capacités pour la visualisation mentale. Et je soupçonne qu’il s’agit là d’une habileté qui apporte des bénéfices collatéraux dans une multitude de domaines. Pouvoir visualiser vaguement les différents éléments d’un problème dans sa tête et pouvoir les manipuler mentalement, ça me semble être un excellent point de départ pour ensuite parvenir à trouver des pistes de solution.

 

“Ok cool, mais c’est quoi l’intérêt aujourd’hui maintenant qu’on a Google?”

Question légitime. Ehhhh… Je suppose que ça dépend de l’importance que vous accordez (ou non) à la connaissance et à la compréhension du monde. Comme je l’ai déjà dit, je peux tout à fait comprendre que ce ne soit pas une priorité pour vous. Tant mieux si vous savez déjà la majorité de ce que vous avez besoin ou envie de savoir.

Si, ou contraire, vous avez l’intention de continuer d’apprendre durant toute votre vie, sachez que même si Wikipédia et Google sont effectivement des outils extrêmement utiles, leur valeur sera assez limitée si vous oubliez constamment ce que vous apprenez. Si un sujet complexe est complètement nouveau pour vous, vous risquez d’avoir de la difficulté à bien comprendre les articles et les vidéos que vous allez trouver. Vous ne serez pas non plus bien équipé pour faire la différence entre les informations bien fondées versus toute la junk qu’on peut facilement trouver en ligne.

On pourrait dire plus ou moins la même chose pour tout ce qui concerne la création de quelque chose de nouveau. “Créer” quelque chose, que ce soit trouver la solution à un problème, rédiger un article, réaliser une oeuvre d’art ou une découverte, ça ne se fait pas à partir de rien. Le processus consiste en bonne partie à prendre différents trucs qui existent déjà et à les réorganiser de façon au moins un peu originale.

Même lorsque toutes les informations nécessaires se trouvent immédiatement devant vos yeux, ce sera pas facile d’en tirer parti correctement si tout est nouveau pour vous. L’apprentissage et la création sont des processus graduels. On peut difficilement passer harmonieusement d’une étape à l’autre si on oublie toujours à mesure ce que l’on a appris la veille, ou il y a deux semaines, ou à la dernière session.

Auriez-vous envie d’écouter un “scientifique” qui doit constamment se référer à Wikipédia? Feriez-vous confiance à un “chirurgien” qui doit tenir son scalpel d’une main et son cellulaire de l’autre pour se remémorer les étapes à suivre?

 

“La mémorisation c’est complètement inutile et rétrograde. Ce qui compte, c’est la compréhension.”

[Long soupir… Quelques grandes respirations… Je prends un instant pour retrouver mon calme… Ok!]

C’est effectivement possible de se concentrer aveuglément sur la mémorisation de certains faits et de négliger de comprendre le portrait d’ensemble. Mais il s’agit là d’un piège qui est on ne peut plus facile à éviter. Il suffit d’éviter de se concentrer aveuglément uniquement sur la mémorisation de certains faits! À chaque fois que c’est possible et à chaque fois que le temps le permet, moi aussi je vous encourage à tenter de bien comprendre tout ce qui peut l’être. Sauf que comme je vais vous l’expliquer, la compréhension n’est pas un édifice qu’il est possible de construire à partir de rien. 

Dans la grande majorité des cas, c’est complètement absurde ou presque que de vouloir opposer la compréhension avec la mémorisation. Les deux processus sont en fait interreliés. L’un renforçant l’autre. Dans la mesure où il est possible de les séparer, la mémorisation est en grande partie une condition nécessaire à la compréhension. 

La compréhension est un processus cognitif complexe qui peut difficilement surgir à partir du néant. Rien ne vous empêche de, par exemple, aller tout de suite lire l’article Wikipedia portant sur la physique, mais vous n’y comprendrez probablement pas grand-chose si vous n’avez pas déjà une bonne culture générale sur le sujet. Pour bien saisir un sujet complexe, on ne peut généralement pas sauter directement à l’étape “compréhension”. Il faut qu’au moins quelques connaissances fondamentales soient déjà présentes dans votre tête. 

La majorité de ce que vous “comprenez” peut ultimement être divisé en une série d’éléments plus simples que, consciemment ou inconsciemment, vous avez mémorisés. La mémorisation aide à la compréhension, et vice-versa. Vous ne pouvez pas vraiment “comprendre” un domaine si vous n’avez pas déjà au moins quelques éléments en tête que vous pouvez lier les uns avec les autres. Et d’un autre côté, lorsque vous commencez à être en position de saisir sur la nature des différents liens logiques, une bonne partie du travail de mémorisation est alors grandement facilité. Vous pourrez alors, si vous le souhaitez, conserver les flashcards et les techniques de mémorisation principalement pour les petits faits et les données qui n’ont pas de logique évidente et qui ne peuvent pas être retenues autrement.

Conclusions:

Vous pouvez choisir d’utiliser l’art de la mémoire seulement pour le plaisir et pour le défi. Vous pouvez l’utiliser pour apprendre de nouveaux mots ou concepts difficiles. Vous pouvez vous en servir pour mieux comprendre et retenir les différents éléments d’un domaine complexe. Vous pouvez chercher à garder en tête des principaux points de certains des livres et des articles que vous avez lus. Personnellement, je m’en sers ou je prévois m’en servir pour la géographie, l’histoire, les sciences, les langues, les paroles de chansons, les citations remarquables, certaines blagues, les dates d’anniversaire, les modèles mentaux, les biais cognitifs et pour toutes sortes de notes et d’anecdotes tirées de livres ou d’articles que j’ai lus.

N’étant plus aux études, je n’ai pas nécessairement “besoin” de faire tout ça, mais je veux le faire quand même. Ça enrichit ma vie.

C’était mon long “rant” un peu grognon que je sentais le besoin de sortir sur le sujet!

P.-S. Pour des propose beaucoup mieux exprimés que les miens sur l’utilité de la mémorisation en contexte scolaire, je vais vous recommander la lecture de l’excellent ouvrage “Why Don’t Students Like School?” de Daniel Willinham.