Devriez-vous tenter de devenir un expert ou une experte dans un domaine ultra-spécifique? Oui? Non? Peut-être? Ça dépend? Je suis bien sûr généralement en faveur de la grande majorité des projets d’apprentissage, qu’ils soient bien modestes ou beaucoup plus ambitieux. Mais il va sans dire que certaines décisions plus lourdes de conséquences ne devraient pas être prises sur un coup de tête. Parmi celles-ci, on compte les projets du type tenter devenir astronaute, jouer dans la Ligue nationale de hockey, devenir un athlète olympique, devenir célèbre pour sa musique ou pour ses romans ou encore remporter un prix Nobel. La même chose est vraie, à un degré moindre, pour des objectifs comme devenir neurochirurgien ou astrophysicien. Avant de vous dire si, à mon humble avis, ces objectifs sont souhaitables et accessibles pour le commun des mortels, je vais réitérer quelques points:
- Dans bien des domaines complexes où il n’existe pas de raccourcis, rejoindre les rangs des meilleurs au monde requiert des milliers d’heures d’entrainement délibéré. Ça peut varier beaucoup à la hausse ou la baisse, mais environ 10.000 heures est le chiffre qui revient le plus souvent. Notons d’abord qu’il faut être bien privilégié pour avoir l’opportunité d’investir quatre heures de pratique intense par jour dans un seul domaine pendant peut-être une décennie. C’est particulièrement vrai pour les domaines où il faut avoir accès à des ressources coûteuses et difficilement accessibles.
- Je pense que, dans la plupart des domaines, la compétence et même l’excellence sont à la portée de la majorité des gens, mais ça ne signifie pas que les plus hauts niveaux le soient aussi. Plus vous êtes dans un domaine ultra compétitif et plus vous visez les sommets, plus la chance et les facteurs génétiques deviennent des facteurs importants. Parce qu’il ne suffit pas de développer le minimum de compétences et de connaissances nécessaires, il faut aussi parvenir à briller parmi tous ceux et celles qui poursuivent les mêmes buts et qui investissent les mêmes efforts. Devenir neurochirurgien est loin d’être simple. J’estime que peut-être 10 ou 20% de la population pourrait théoriquement, si la motivation est là et que les circonstances leur sont favorables, avoir les capacités de base nécessaires pour atteindre un tel objectif. Pour devenir astronaute, ce pourcentage doit être fortement réduit. Si vous souhaitez jouer dans la NBA, vos chances sont très bonnes si vous mesurez 7 pieds de haut, elles le sont beaucoup moins si vous êtes de taille moyenne. Si vous souhaitez publier un livre, la rédaction peut être très longue et pénible, mais la publication n’a jamais été aussi simple. Probablement plus d’un million de livres sont publiés chaque année à travers le monde. Sauf que l’immense majorité de ces livres sombrent immédiatement dans l’obscurité. Pas besoin de vous dire que si vous souhaitez que votre une série de livres racontant les aventures fantastiques d’un jeune magicien puisse vendre un demi-milliard de copies, vos chances d’atteindre ce niveau de succès sont faibles…
- On ne peut pas se contenter d’examiner les parcours de ceux et celles qui ont réussi et conclure qu’on va obtenir les mêmes résultats si l’on investit les mêmes efforts. Il faut également, même si ce n’est pas aussi inspirant, éviter d’ignorer tous les autres récits moins glorieux.
Supposons maintenant que vous avez les ambitions, les opportunités et le minimum d’aptitudes nécessaires. Je pense que c’est important de savoir que la possibilité d’atteindre les sommets existe et qu’elle est probablement moins inaccessible que ce que l’on pourrait croire. Reste encore à déterminer si c’est vraiment sage que de choisir de consacrer toutes ses énergies pour un seul objectif. À mon humble avis, pour la plupart des gens, viser l’expertise de très haut niveau dans un domaine très restreint n’est pas la meilleure stratégie. Pas parce que vous n’êtes nécessairement pas capable, mais parce que la vie est courte et que ce n’est souvent pas la meilleure façon d’investir ces milliers d’heures.
Pour faire quelques grossiers calculs avec des données très approximatives, supposons qu’il faille 20 heures pour développer une compétence de base dans un nouveau domaine, 100 heures pour atteindre le niveau intermédiaire/avancé, 1000 heures pour atteindre le niveau avancé/professionnel et 10.000 heures pour devenir un expert de calibre international, pas besoin d’être très doué en calculs mentaux pour tirer quelques conclusions. 50, 100, 1000 ou 2000 heures de pratique bien investies sont plus que suffisantes pour être considéré comme compétent pour la plupart des emplois. Et comme nous l’avons vu, il ne faut qu’une fraction de tout cela pour pratiquer avec plaisir la grande majorité des hobbies. Préférez-vous être doué dans une multitude de domaines ou un grand expert dans un seul? À vous de voir encore une fois.
Pour ne parler que pour moi-même, je ne suis pas tenté par l’hyper-spécialisation. Je vise plutôt à être ou à devenir excellent dans un nombre limité de domaines et compétent dans plusieurs autres. Dans mon cas, je n’ai pas d’autre raison à offrir qu’un simple “je préfère ça”. Mais on pourrait aussi argumenter que, même si vous ne visez que la reconnaissance et le succès à long terme, vous allez être mieux servi par une collection d’habiletés uniques à vous. C’est beaucoup plus facile de devenir véritablement excellent dans deux ou trois ou même dix domaines que de tenter de devenir le ou la meilleure au monde dans un seul.
Dernier argument en faveur de la poursuite d’une variété de projets: même pour ceux et celles qui à long terme visent à atteindre les plus hauts sommets de leur art, de leur sport ou de leur profession, il y a de très bonnes raisons de croire que l’hyper-spécialisation précoce n’est pas la meilleure stratégie. Pour toutes sortes de raisons, mieux vaut d’abord poursuivre une bonne variété de projets et ne se spécialiser que plus tard. C’est du moins l’un des principaux arguments présentés dans Range: Why Generalists Triumph in a Specialized World, un livre sur lequel je n’ai pas encore mis la main et que j’ai bien hâte d’explorer. Les entrevues que vous pouvez trouver en ligne avec l’auteur David Epstein sont particulièrement intéressantes.
Quelques nuances et précisions importantes:
- Cela devrait aller de soit, mais je vais tout de même préciser que votre valeur en tant qu’être humain ne dépend pas de votre succès professionnel, de votre renommée ou du nombre d’habiletés que vous avez développées. Si vous êtes heureux ou heureuse avec votre emploi, vos hobbies et vos relations sociales, ce n’est pas moi qui vais vous dire que vous devez absolument pour lancer dans l’apprentissage de tel ou tel truc. Si vous souhaitez vous lancer dans de petits ou de grands projets, faites-le pour des raisons qui vous inspirent, pas pour prouver quelque chose à un public imaginaire.
- Je suis généralement davantage en faveur de la poursuite à long terme d’une variété de projets plutôt que d’un seul, mais ça ne signifie pas que vous devriez tenter de tout faire en même temps. C’est une erreur que j’ai trop souvent commise. Vous pouvez avoir de longues périodes d’expérimentation où vous explorez un peu tout et que vous découvrez ce qui vous intéresse, mais éventuellement il faut faire des choix. Disperser son temps et son énergie de façon chaotique, sans réflexion et sans planification, c’est une stratégie qui ne risque pas de mener bien loin. Vous pouvez choisir d’avoir un seul grand projet qui vous accapare la plupart du temps et quelques hobbies pour vous distraire. Ou vous pouvez passer d’un projet à l’autre une fois tous les deux mois ou tous les deux ans, en autant que ça ne se fasse pas de façon impulsive et irréfléchie. Si vous en avez l’opportunité, c’est théoriquement possible d’entretenir simultanément deux grands projets tout en continuant la pratique d’une variété d’autres activités moins accaparantes. Mais peu importe ce que vous choisissez, n’oubliez pas que pour être le moindrement efficace, il faut faire des sacrifices et choisir d’ignorer la grande majorité des projets et des activités possibles, y compris plusieurs qui sont particulièrement agréables, divertissants et enrichissants.
- Si vous saviez déjà tout ce que j’ai écrit ici et que vos supers rêves plus ou moins grandioses ou irréalistes restent inchangés, j’ose espérer que ce n’est pas moi que va vous faire changer d’idée! Et j’espère que les efforts que vous allez investir pour les atteindre ainsi que les différentes étapes intermédiaires vont être tout aussi gratifiants et enrichissants que les éventuels résultats.
Lien optionnel indirectement relié à tout cela: Why “Follow your passion” is bad advice.